Sommaire
- 1.1 L’auto-hypnose et les rites d'initiation
- 1.2. La démonologie ou les premières manifestations de soins par suggestion
- 1.3. Suggestions et passe magnétique
L'Historique de l'hypnose
Officiellement, le mot hypnose est introduit en 1842 par James Braid. Pour autant, les controverses toujours d'actualité autour de l'hypnose rendent toute tentative de définition, approximative et réductrice. L'hypnose est un phénomène observable, dont la réalité n'est plus contestée depuis longtemps. Cependant, en déterminer la nature reste quelque chose de difficile, tant le phénomène hypnotique qui se crée dépend du lien particulier qui s’établit entre hypnotiseur et hypnotisé. L’histoire de l'hypnose est d'ailleurs le reflet de l'attitude que vont adopter les différents thérapeutes et des liens qu'ils vont entretenir avec cette dernière. L'hypnose est d'une certaine façon ce que l'hypnotiseur et l’hypnotisé veulent bien qu'elle soit. Au siècle dernier, Joseph Delbœuf1 décrivait déjà à quel point l'hypnotiseur influait sur les réactions du sujet hypnotisé. Sa nature éminemment relationnelle met le rapport hypnotique au centre de toute approche visant à la caractériser, y compris quand certains thérapeutes substitueront au rapport une approche plus physiologique. C'est ainsi que de deux siècles et demi avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours, l'hypnose se trouvera tour à tour aux frontières de la mystique et du divin, du pathologique et du démoniaque, du biologique et du psychique, un phénomène qui interroge l'humain dans sa nature profonde, comme peu d'autres sont à même de le faire.
I / AUX ORIGINES ANCESTRALES DE L'HYPNOSE.
1.1. L’autohypnose et les rites d’initiation.
Au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ, la transe hypnotique est déjà utilisée par les Chinois sur fond de musique à base d'instruments à cordes et de flûte de bambou. Ils essaient ainsi d'entrer en communication avec les morts. Parmi les techniques de méditations observées au Japon et en Chine depuis des millénaires, l’autohypnose y figure en bonne place. Elle permet ainsi d'observer des hommes dansant sur le feu, qui n'éprouvent ni douleur ni lésion, comme à Bali. 2400 ans avant Jésus-Christ, en Inde, les yogis et les fakirs utilisent des exercices respiratoires, de concentration et de méditation sur un objet afin d'entrer dans un état hypnotique proche de l'extase, qui les rapproche de l'être suprême. Encore aujourd'hui, cet état de conscience modifiée leur permet d'influencer le fonctionnement de leurs organes internes. L'hypnose a également été utilisée par les Indiens d'Amérique comme un moyen privilégié pour supporter des rites d'initiation très éprouvants. Au Xe siècle, les moines du mont Athos se plongent dans un état d'hypnose profonde leur permettant d'obtenir la vision de Dieu, par la contemplation ininterrompue de leur nombril. La transe, provoquée par le son d'un tambour long et monotone, a également été utilisée comme moyen de guérison dans les pays arabes et en Afrique. C'est encore aujourd'hui le cas chez les peuples éthiopiens, Bantous, Zoulous… De tout temps et dans de nombreuses civilisations, le phénomène hypnotique était connu et employé comme un processus pouvant influer profondément sur l'esprit humain.
1.2. La démonologie ou les premières manifestations de soins par suggestion.
Depuis les temps anciens, les maladies psychiques ont souvent été expliquées par l'intervention des démons. Dans l'antique Babylone, les prêtres, qui sont alors en charge de la médecine, essaient d'éloigner le mal par des incantations et en faisant appel à divers dieux. En Égypte antique, l'interprétation des causes de la maladie psychique est la même : l'individu, puni pour ses pêchés par les dieux, voit ainsi son esprit possédé. Le mal est ici chassé à l'aide de soins par suggestion et par hypnose. Pour autant, les démons ne sont pas forcément mauvais. Ce n'est qu'en Perse que naît la conception de la possession par le diable, laquelle influencera fortement le Moyen Âge européen. Dans l’Avesta, la quatrième partie du livre saint des perses, se trouve un code contre les mauvais esprits, le vendidad, où parmi les guérisseurs mentionnés figure celui qui soigne grâce à la parole « il est le médecin des médecins et opère aussi le bien de l'âme. »2.
1.3. Suggestions et passe magnétiques
Les temples du sommeil de l'Égypte antique offrent un exemple intéressant de l'usage de la suggestion dans les guérisons obtenues. Les prêtres, doté de pouvoirs divins, avaient seuls la capacité d'interpréter les songes des personnes, qui ne sont autres que l'émanation de révélations des dieux. Diodore de Sicile3 décrit des phénomènes de somnambulisme et de clairvoyance ayant eu lieu dans le temple d'Isis, qui sont à rapprocher de ce qu'observera plus tard Puységur. Des temples du même type existent également en Grèce, comme ceux du dieu-médecin Asclépios. L'interprétation des songes y est la clé de la guérison. Le patient est plongé dans un cadre présentant un ensemble de facteurs suggestifs non négligeables, comme les nombreuses inscriptions relatant les guérisons passées ou un sanctuaire pour le dieu qui viendra lui rendre visite dans ses rêves, sanctuaire proche de la salle publique où il sera amené à dormir. Socrate lui-même adjoint à sa pratique philosophique la suggestion. C'est ainsi que pour traiter un maux de tête, il conseille d'imposer la feuille d'une plante est d’y assortir une formule, afin que le traitement puisse agir. Avicenne, médecin arabo-islamique, est sans doute le premier à avoir compris le concept de suggestion et d'autosuggestion. Pour lui l'homme peut par son imagination influer et guérir son corps ainsi que celui des autres à distance. Avec Asclépiade, médecin grec, c'est le début des passes et des phénomènes de convulsions. Il élabore sa pratique en se basant sur la théorie des atomes de Démocrite, où le corps est formé d'atomes entre lesquels se trouvent des pores. Pour rétablir la santé, il faut veiller au bon mouvement des atomes, afin que les pores ne s'obstruent pas. La pratique des passes magnétiques et de l'hypnose en médecine sera également celle de Galien, lequel sera pour cela expulsé de Rome. La bible nous relate également l'usage des passes et de la suggestion dans les phénomènes de guérison. Ainsi Jésus soigne-t-il un sourd, un épileptique, un paralytique par apposition des mains et en suggérant la guérison « ta foi t'a sauvé, va en paix »4. Par la suite, le pouvoir de guérison sera attribué à un fluide guérisseur. Celui de Saint-Paul imprégnait les tissus qu’il touchait et se transmettait aux malades à qui ses tissus étaient appliqués. « Les épidémies cessaient, les mauvais esprits se retiraient »5. Ce pouvoir d'influence sera repris plus tard par les papes et les rois, ce que Louis XIV traduira par : « le Roi te touche, Dieu te guérit »6. Pourtant, après avoir été longuement utilisé pendant plusieurs siècles et quelles que soient les civilisations, la pratique de l'hypnose se verra rejetée par le christianisme qui l’assimilera à des rituels barbares.
II / LES TENANTS D’UNE HYPNOSE PHYSIOLOGIQUE
2.1. Mesmer ou le fluide animal
Franz Anton Mesmer (1734-1815) est un médecin autrichien. Il est celui par qui la pratique hypnotique va faire son retour et se doter d'une certaine scientificité. En 1766, il présente sa thèse de médecine sur « L'influence des planètes sur les maladies humaines ». Il émet l'idée de l'existence d'un fluide qui serait présent dans toute matière, y compris le corps humain. Influencé par le médecin anglais Richard Mead pour qui les phénomènes atmosphériques ont un effet sur le corps humain, il pense que ce fluide invisible circulant dans l'organisme pourrait être affecté par l'effet gravitationnel des planètes, ce qui le fera parler de gravité animale. C'est en rencontrant moins de dix ans plus tard, durant l'année 1774, un père jésuite, Maximilien Hell, que Mesmer fera de ce fluide le fondement de sa théorie. Le père Hell guérissait des malades au moyen de fers aimantés. Mesmer imagine alors que ce fluide dont il avait fait l'hypothèse pourrait être activé par des objets magnétisés et répondrait ainsi aux lois du magnétisme. La maladie est donc le résultat d'un dérèglement dans la circulation du fluide et sa pratique va consister à réguler ce fluide au moyen d’aimants. Cependant, dès 1776, Mesmer abandonne l'utilisation des aimants, constatant que son propre fluide était suffisant à réguler celui de ses patients. Il invente dès lors le « magnétisme animal ». En effet, il lui suffit d'un simple effleurement pour faire réagir son patient et provoquer les mêmes effets magnétiques qu’avec des aimants. Il effectuera alors des passes magnétiques avec les mains, ces dernières étant selon l’affection traitée, locales ou générales. Ses succès vont rapidement faire des envieux et il sera chassé de la faculté de médecine de Vienne pour pratiques charlatanesques. Il fuit alors pour Paris, abandonnant sa femme et sa clinique.
À son arrivée en 1778, Paris est une ville où se presse nombre de personnes atteintes de maladies incurables, imaginaires ou de sources inconnues. Il y rencontre le régent de la faculté, également premier médecin du comte d'Artois et se met alors à soigner des malades qui ne cessent d'affluer. Il va importer ainsi son système développé à Vienne et capable de traiter une trentaine de patients à la fois, le célèbre baquet mesmérien. Le fluide pouvant se communiquer d'une matière à l'autre, il est possible à Mesmer de magnétiser des objets qui à leur tour vont agir par contact sur les corps humains. Les objets en question vont être des tiges de fer disposées dans une cuve remplie d'eau, de sable, de limaille de fer, de pierres et de bouteilles cassées, dont l'une des extrémités incurvée va pouvoir se diriger sur le creux de l'estomac des malades ou sur n’importe quelle autre partie affectée. Une corde passée autour du corps de chacun des patients les relie entre eux. Ce baquet ou cuve n'a pas de valeur curative pour Mesmer, il est juste un moyen pour faire circuler le fluide entre les patients. Pour réaliser les effets thérapeutiques recherchés, Mesmer prend soin d'établir une mise en scène théâtrale. Un pianiste joue du Mozart dans un coin de la salle à la lumière tamisée par de lourds rideaux et décorée de miroirs et de signes astrologique. Mesmer, habillé de soie mauve, circule entre les patients une baguette magnétique à la main et induit le « rapport » par des passes et une fixation du regard. Le patient fait alors le plus souvent une crise convulsive, comportant des mouvements cloniques du corps, des contractions musculaires, des claquements de dents et une chute avec perte de conscience. Cette crise, dite aussi crise curative, se terminait par une phase de détente, marquant ainsi le retour à l'équilibre du fluide. Les vertus curatives de sa méthode étaient pour Mesmer le résultat de la circulation du fluide magnétique entre soignant et soigné. Jamais il ne voudra y voir un quelconque rapport affectif. Tout dialogue verbal était proscrit et il s'en suivait une régression profonde. Même s’il note que le magnétisme doit se transmettre par le sentiment, jamais il ne voudra voir le lien purement affectif qui est à l'oeuvre. Mesmer est avant tout un scientifique et le phénomène observé est pour lui essentiellement physiologique. Pour autant, cette attitude peut être expliquée en partie par sa personnalité, empreinte de mégalomanie et de paranoïa, et de son abstinence sexuelle. Son aveuglement ne lui permettra ainsi pas de voir les dérives de magnétiseurs néophytes, dont beaucoup se livrèrent à des passages à l'acte sexuel. Deslon, médecin de formation, un de ses disciples, tenta de le prévenir et lui proposa de ne former à la pratique du magnétisme que des médecins. La réponse de Mesmer fut de l'exclure. C'est alors que Deslon demanda à Louis XVI la formation d'une commission officielle d'enquête. L'Académie des Sciences et la Société Royale de Médecine furent mandatées et rendirent chacune un rapport, concluant tous deux à l'inexistence d'un fluide et à une action curative liée à l'imagination. La question de la pertinence des théories de Mesmer est ainsi entérinée. Restait en suspens la question des abus sexuels, à laquelle le rapport secret de Bailly rédigé pour le Roi tenta de répondre. Bailly décrit une relation érotisée où la proximité créée par les attouchements et le pouvoir de l'hypnotiseur « [ne peuvent] être que dangereux pour les mœurs »7. Ce qui est pointé là est bien une relation interpersonnelle particulière, qui n'a rien à voir avec un fluide magnétique mais bien avec une action éminemment psychologique. Ainsi condamné, Mesmer repart vers l'Allemagne où il ne trouvera pas d'écho chez le prince Henri de Prusse.
2.2. James Braid
James Braid (1795-1860) est un chirurgien anglais. Il assiste en novembre 1841, à Manchester, aux démonstrations de l'hypnotiseur Charles Lafontaine. De retour chez lui, il essaie de provoquer le somnambulisme chez son épouse, son assistant et son domestique. Il leur fait fixer à chacun un objet différent, respectivement un couvercle de sucrier, le haut d'une bouteille et une préparation pharmaceutique. Il remarque que le fait de fixer un objet quelques minutes provoque une fatigue oculaire dont découle un sommeil particulier qu'il qualifie de psychologique et auquel il donnera le nom de catalepsie palpébrale. En 1843, il publie ses premières observations et donne le nom d'hypnotisme à ce sommeil particulier. L'hypnose est pour lui un phénomène neurophysiologique permettant de plonger le patient dans un sommeil artificiel par fixation visuelle. Il enterre ainsi définitivement le magnétisme et la théorie fluidique. Son approche objective le coupe de toutes intuitions concernant la nature relationnelle que crée le lien hypnotique. Pourtant, il observe de la sympathie et une tendance à l'imitation chez ses patients, pour qui l'hypnotiseur détient un pouvoir particulier. Cependant la dimension inter psychique continue à lui échapper. Il se voit comme un opérateur neutre qui provoque des réactions physiologiques chez le patient. Ayant réussi à hypnotiser des aveugles, il conclut que l'essentiel dans l'induction hypnotique n'est peut-être pas la fixation du regard sur un objet, mais la suggestion verbale faite par l'hypnotiseur à même d'opérer une impression sur les centres nerveux. Braid est celui qui a donné à l'hypnose son statut scientifique et le chirurgien Azam introduira le braidisme en France, en 1859, comme méthode anesthésique dans les blocs chirurgicaux, avant que ne soit faite plus tard la découverte du chloroforme.
III / LE RAPPORT HYPNOTIQUE A L’HONNEUR
Avant que l'hypnose ne soit nommée officiellement par Braid, le magnétisme animal de Mesmer va connaître avec le somnambulisme une évolution où la théorie des fluides cédera la place à l'importance du rapport magnétiseur-magnétisé et de la parole, augurant des psychothérapies à venir.
3.1. Puységur
Amand Marie Jacques de Chastenet (1751-1825), marquis de Puységur peut être considéré comme l'un des premiers psychothérapeutes. Comme beaucoup d'aristocrates à l'époque, il possède un cabinet de physique et bien que d'abord réticent au magnétisme, il va se former auprès de Mesmer lors d'un séminaire en 1782. Il est incontestablement son disciple le plus connu. Alors qu'il magnétise un jeune berger, Puységur remarque que ce dernier ne présente pas de crise convulsive et reste éveillé, tout en répondant à ses questions et à ses ordres. Contre toute attente, le patient sera guéri. Il décrira ce phénomène comme un état somnambulique où, bien que dans un état proche du sommeil, le patient n’en garde pas moins l'usage de la parole et la capacité à faire des mouvements élaborés. Il montre ainsi en 1784 qu’il n'est pas besoin de crise convulsive pour obtenir des résultats et s'éloigne de la pratique de Mesmer en plaçant a contrario la parole au centre du processus. Le patient a un savoir sur sa maladie qu’il doit mettre au jour. Cependant, dans cet état de conscience spécifique qu’est le somnambulisme, des phénomènes particuliers apparaissent. Le patient devient médecin à son tour et se trouve capable de diagnostiquer les maux des personnes qui l'approchent et de prescrire les remèdes appropriés. Il développe des facultés paranormales pouvant aller d’hyperesthésies de la vue (capacité à lire un texte dans l'obscurité) à la sympathie des douleurs spontanées (capacité à éprouver les symptômes pathologiques que présentent les malades). Le patient va ressortir amnésique de l'état dans lequel il était plongé et le magnétiseur a pour charge de lui restituer sa parole. Il est dans une position de toute-puissance où le savoir qu'il détient est donné à exprimer. Il peut s'opposer aux suggestions qui lui sont faites et rompre ainsi avec la relation initiée. Si la volonté de guérir du somnambule est indispensable, celle du thérapeute n'en est pas moins essentielle. Ce dernier doit adopter une attitude bienveillante et être réellement soucieux de son patient. « Je suis sûr que, science et expérience à part, il ne peut être indifférent d'être soigné dans nos maladies par un médecin et une garde qui nous porte affection »8. La relation développée détient une charge affective forte et doit être exclusivement centrée sur le magnétiseur. En effet, le patient ne doit répondre qu'à son magnétiseur et ne peut entrer en contact pendant la crise magnétique avec qui que se soit d'autre. Cela va permettre la régression du malade, indispensable pour éviter des manifestations érotiques. À mesure que les symptômes disparaissent, l’hypnotisabilité et la dépendance du patient diminue. Il est en effet fondamental que le transfert amoureux soit liquidé. Pourtant il arrive parfois que certains patients continuent à manifester un attachement profond après la fin du traitement. L’état somnambulique est marqué par la relation d’emprise que détient le magnétiseur, lui aussi en position de toute-puissance. Cependant, pour que la guérison soit totale, il faut que le patient n’éprouve plus aucune dépendance à son égard. Puységur développe ainsi une thérapeutique où soigné et soignant ont une égale importance dans un rapport où la parole donnée et reçue est fondamentale.
3.2. Deleuze
Joseph Philippe François Deleuze (1753-1835) est l’un des principaux disciples de Puységur. Il va se pencher plus particulièrement sur le lien affectif se développant entre magnétiseur et magnétisé. Il parle d'un « attachement tendre », qui peut s'établir grâce aux rencontres régulières avec le thérapeute (plusieurs fois par semaine) et à la confiance que le patient lui manifeste, mais qui est également en partie liée à la technique elle-même, basée sur une dimension régressive. Ce lien affectif n'est pourtant pas vu comme potentiellement érotique, il est au contraire totalement désexualisé. Il faut néanmoins éviter tout débordement et ne pas laisser cet attachement tendre dériver vers des excès affectifs trop importants. Deleuze met également en exergue la nécessité de la croyance du patient. Il faut qu'il soit absolument convaincu que cette pratique puisse produire un effet. Non seulement il veut guérir, mais en plus il croit que l'hypnose est véritablement à même de conduire à sa guérison. Comme Puységur, Deleuze rappelle lui aussi la nécessaire volonté du praticien. Il doit être entièrement dévoué à son patient, son attention complètement focalisée sur lui. Son attitude est obligatoirement bienveillante, même si le thérapeute s'impose une neutralité concernant les manifestations à l'oeuvre. Ce que ressent réellement le thérapeute n'est pas discuté et seul l'aspect positif de la relation transférentielle est évoqué, toutes les expressions négatives sont maintenues dans l'ombre. Ce qui demeure, c'est la prédominance du patient et l'importance de sa parole. La position de neutralité bienveillante que s'efforce d'aborder le thérapeute marque ici le souci de sortir des pratiques suggestives, comme ce sera plus tard le cas avec la psychanalyse.
3.3. L’abbé Faria
José Custodio de Faria, dit l'abbé Faria (1755 environ – 1819) n'est pas seulement un personnage du « Comte de Monte-Cristo » d'Alexandre Dumas, il est avant tout un élève de Mesmer, prêtre et professeur de philosophie. Incarcéré au château d'If suite à ses démêlés avec la police impériale, il s'installera à sa libération en 1813, à Paris, comme magnétiseur. Il y connaîtra un succès de courte durée. Bien avant Braid, l'abbé Faria est le premier à découvrir l'hypnose. Les procédés d'endormissement n’ont d'autres valeurs que de libérer une capacité autothérapeutique liée à l'état somnambulique, qu'il qualifie de « sommeil lucide ». Cet état ne dépend pour lui nullement du magnétiseur mais bien du patient dont la volonté n'est d'aucun secours. Contrairement à Puységur et à Deleuze, il ne se soucie guère du rapport hypnotique mais conserve au patient une place prépondérante. Il est le précurseur de l'utilisation de la suggestion et il magnétise ses sujets en leur ordonnant brusquement de dormir. Le professeur Hippolyte Bernheim dit de lui : « A de Faria appartient incontestablement le mérite d'avoir le premier établi la doctrine de la méthode de l'hypnose par la suggestion et de l'avoir nettement dégagée des pratiques singulières et inutiles qui cachaient la vérité »9.
IV / MECANISME PHYSIOLOGIQUE OU INFLUENCE PSYCHIQUE : DEUX ECOLES S’AFFRONTENT
L'hypnose va connaître une forme d'apogée avec l'emploi que vont en faire l'école de Nancy et l'école de la Salpêtrière. Toutes deux sont nourries à la base par le mouvement physiologiste de l'hypnose, Braid et l'abbé Faria pour Nancy et le magnétisme animal de Mesmer pour la Salpêtrière. Pourtant, ses deux écoles ne tarderont pas à s’affronter dans leur interprétation du phénomène hypnotique, l'une favorisant une explication plus psychologique, pendant qu’à la Salpêtrière, seul le versant neurologique est envisagé. Freud fréquentera lui-même les grandes figures de ces deux écoles pour se former à l'hypnose. Il sera le premier à théoriser la nature relationnelle et les phénomènes transférentiels qui lui seront donnés d'observer.
4.1. L’Ecole de Nancy
Ambroise-Auguste Liébault (1823-1905) s'intéresse au magnétisme animal alors qu'il est encore étudiant en médecine. En 1850, sa pratique du magnétisme étant vue d'un mauvais oeil par ses pairs, il renonce à son titre de médecin et s'installe comme guérisseur dans la campagne non loin de Nancy. Lors d'une séance de l'Académie des Sciences en 1860, une présentation des travaux de Braid par Velpeau retient toute son attention. Il va ainsi utiliser la technique de fixation du regard de Braid en lui ajoutant certains des procédés de l'abbé Faria. Il annonce également au patient « les principaux symptômes de la production du sommeil : le besoin de dormir, la pesanteur des paupières, le sentiment du sommeil, la diminution de l'acuité des sens, etc. […] Ainsi, un par une suggestion multiple, […] l'idée de dormir s'insinuait peu à peu dans leur esprit, et elle finissait enfin par s’y fixer. » Il obtient ainsi un sommeil partiel où le rapport entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé peut se manifester. Ce sommeil n'est rendu possible pour lui que par la seule force de la suggestion. Il met à son tour en évidence l'importance des mots et favorise ainsi le point de vue psychologique contre celui psychophysiologique qui avait été celui de Braid. Si pour Liébault le sommeil est nécessaire à la production des phénomènes hypnotiques, telles des contractures ou des paralysies, il doit de la même manière être à même de créer le contraire de ces états pathologiques. Il se sert également de la suggestion pour utiliser le sommeil hypnotique et défaire les noeuds du passé, ces événements infantiles qui pour lui sont à l'origine des pathologies adultes. Il fait à ses patients la suggestion que le symptôme a disparu. Dans l'ensemble, ce traitement lui permet d'obtenir à défaut d'une guérison au moins une amélioration sensible de l'état de ses patients. Le fruit de ces travaux ne suscite guère d'intérêt pendant de nombreuses années jusqu'à ce que Hippolyte Bernheim (1840-1919), professeur à la Faculté de Médecine de Nancy s'intéresse à lui en 1882.
Bernheim commence à étudier avec Liébault et se met à utiliser lui aussi la pratique hypnotique. Il va petit à petit perfectionner les techniques de Liébault et développer l'idée de la prépondérance de la suggestion dans les manifestations hypnotiques, marquant qu’il s'agit là avant tout de phénomènes psychiques. C'est ainsi que va se former l'école de Nancy. Pour eux, l'hypnose ne relève pas d’un état pathologique, mais d'un état psychophysiologique naturel caractérisé par une hypersuggestibilité. La suggestion occupant une place centrale, Bernheim va l'étudier de plus près. Il la définit comme une capacité du cerveau à recevoir une idée et à l'accepter et à la transformer en actes. Il va bientôt énoncer le fait que « tout est dans la suggestion », le sommeil hypnotique n'étant finalement pas nécessaire pour obtenir des phénomènes tels qu'anesthésie, contracture, etc., lesquels peuvent être provoqués par simple suggestion à l'état de veille. C'est ainsi que Bernheim et Liébault vont finir par se servir de suggestions directes pour traiter leurs patients sans plus utiliser l'hypnose. Liébault a transmis sa conviction à Bernheim quant au pouvoir des mots : « par de seuls mots, les plus directes et les plus simples possibles, prononcés avec douceur ou autorité, par des signes quelquefois, on peut guérir tout et tous, ou presque »11. Bernheim finira même par penser à la fin de sa vie que l'hypnose n'existe pas et que tout est dû à la suggestion. Cependant dans ce tout suggestif, Bernheim ne s'interroge pas sur ce qui chez lui peut influer le patient. Il ne relève pas la dimension relationnelle qui s’instaure. Pour Jones (1913)12, il faut y voir le refus de ne pas imposer une dépendance affective au patient. L'hypnose, dans le possible transfert amoureux qu'elle peut susciter, fait peur et c'est pourquoi, sa dimension relationnelle a si souvent été occultée. Ainsi, quand Bernheim critiquera les positions de l'école de la Salpêtrière, il ne verra pas pour autant ce qui est en jeu dans les crises d'hystérie. Bernheim restera définitivement sourd au rôle du sentiment dans la relation hypnotique.
4.2. L’Ecole de la Salpêtrière
Jean Martin Charcot (1825-1893) est issu d'une famille modeste, mais décide lors de sa 20e année de rentrer dans la carrière médicale. C'est une fois médecin à la Salpêtrière, que son orientation scientifique se focalisera sur les pathologies du système nerveux. De 1862 à 1870, ses travaux sur la sclérose en plaques, les localisations médullaires et diverses affections du système nerveux font de lui le créateur d’une nouvelle neurologie. Dès 1872, sa renommée devient internationale. Il est nommé professeur de la chair d'anatomie pathologique et mène des travaux sur les localisations cérébrales et l'épilepsie corticale. Dès lors, il développe le sens de la représentation publique et ses leçons captivent son auditoire. Chacune de ses interventions sont vues comme une représentation théâtrale : il apprend le texte de ses conférences par cœur et exhibe ses malades. En 1882 est créée la première chaire de clinique des maladies nerveuses, laquelle lui échouera. Il s'intéressa alors à l'hystérie et à l'hypnotisme. Rapidement il assimilera les signes cliniques de l'hypnose à ceux de l'hystérie. Pour lui, l'hypnose n'est rien d'autre qu'une forme d'hystérie artificielle et expérimentale. Elle ne lui sert qu'à mieux définir la pathologie hystérique, dont l’étiologie organique et nerveuse ne fait pour lui aucun doute. Sa pratique, connue par ses présentations de malades pour le moins théâtrales, va rapidement être vivement critiqué, notamment par l'école de Nancy. Charcot ne se préoccupe pas de la technique de la suggestion car elle n'est pas pour lui nécessaire à l'établissement des différents états qu’il provoque. Charcot est un héritier des méthodes issues du magnétisme animal. Il croit en la métallothérapie et expérimentera l'action des aimants sur diverses pathologies. L'influence du magnétisme sur sa pratique est bien évidemment mise sous silence. Pourtant, Charcot n'hypnotisera jamais lui-même ses patientes, ce sont ses assistants, qui, après avoir suivi des cours de magnétisme au Palais-Royal chez le marquis de Puy Fontaine, s'en chargeront. Nombreuses sont les voix qui s'élèvent pour dénoncer cette culture d’hystériques en chambre, ces femmes sous influence, qui reproduisent à envie des crises spectaculaires, comme Blanche Wittman, surnommée la Reine des Hystériques. Charcot ne comprend pas que des suggestions involontaires sont à l'oeuvre et que l'expérimentateur a un véritable impact sur les phénomènes observés. En ne se préoccupant pas de la suggestion hypnotique, il fait l'impasse sur le caractère psychologique de l'hystérie, car il est trop occupé à en faire une maladie fonctionnelle. Pourtant, certains de ses disciples notent chez les patients une affinité particulière pour leur hypnotiseur. Cela n'empêchera pas Charcot de rester sourd à la relation interpersonnelle qui s'établit. Pour lui il n'y a qu'un réflexe physique provoqué par l'induction et l'opérateur ne peut y être pour quoique ce soit. Il s'agit simplement de trouver une zone hypnoïde chez le patient afin d'obtenir l'état voulu. Le refus d'y voir autre chose qu'une activité réflexe peut également s'expliquer par la personnalité de Charcot. Appréhendant le contact humain, il vit entouré d'animaux auxquels il voue une véritable passion. Cet homme silencieux préfère l'oeil à la parole, aussi procède-t-il à des examens cliniques méticuleux qu’il fonde avant tout sur l'observation. À sa mort, l'hypnose semble se mourir avec lui, l'absence d'une définition et d'une explication claire au phénomène ayant sans doute contribué à sa décadence.
V / LE DECLIN DE L'HYPNOSE ET LA NAISSANCE DE LA PSYCHANALYSE
Freud aurait pu être celui qui aurait fait de l'hypnose une thérapeutique à part, de premier choix pour soigner le psychisme humain. Si elle lui donne les bases pour le fondement de sa théorie psychanalytique, il abandonnera rapidement cette pratique, qui comme nous le verrons dans le chapitre 1 ne cesse, à lui aussi, de lui donner du fil à retordre. Freud est celui qui prendra en compte la dimension affective et sexuelle liée à la relation hypnotique et il fera ainsi la découverte du phénomène de transfert. Cependant, une fois ces découvertes majeures faites, il se refusera à pratiquer encore l’hypnose. Carl Gustav Jung, disciple de Freud, condamnera lui aussi l'hypnose et ses raisons sont assez proches de celles de Freud. Il ne comprend pas réellement ce qui se joue dans le rapport hypnotique. Est-ce que la guérison est temporaire ou définitive ? La personne est-elle réellement hypnotisée ? (problème qui à ce jour n'est toujours pas résolu). D'autre part, il était gêné par les possibles fantasmes sexuels que pouvaient avoir certaines de ses patientes. Restait aussi l'ombre d'une pratique hypnotique au XIXe siècle peu satisfaisante, où le patient attendait que son symptôme disparaisse sous l'effet d’une suggestion hypnotique autoritaire. Aussi il préféra continuer à explorer l'inconscient au travers des rêves de ses patients. Cette technique continua cependant d'être utilisée par Forel en Suisse, Pavlov en Russie, Mc Dougall et Boris Sidis aux Etats-Unis. Seul Pierre Janet (1859-1947) poursuivi l'expérience en France. Élève de Charcot, il s'opposa d'abord à l'hypnose, jusqu'à ce qu’il lui découvre une valeur thérapeutique. Il s'aperçut que c'était là une technique précieuse pour explorer intensément la personnalité. Il mettra en valeur le rapport singulier qui se noue entre l’hypnotiseur et le patient, rapport qu'il qualifiera de « passions somnambuliques »13. Le patient adopte une attitude soumise en face de l’hypnotiseur et si l'on peut parler de relation affective, elle n'est pas sexualisée. Il s'agirait plutôt d'une relation proche de la nature de celles développées entre parents et enfants. Il faudra attendre le thérapeute Milton Erickson pour qu’ait lieu un renouveau de l'hypnose. Il développa des modes d'induction variés et la prise en compte de l'individualité du sujet était pour lui primordiale. La propagation de ces travaux a permis de redonner ses lettres de noblesse à l'hypnose et de lui faire retrouver la faveur d'un public toujours plus large.